Question (Fille / 2007)

J’avais besoin d’expliquer un peu ce que je vis en ce moment, parce que mentalement ça devient vraiment très lourd.

À la maison, mon père peut partir très vite dans des colères énormes pour des choses parfois complètement banales. Dans ces moments-là, tout le monde s’en prend plein la figure, tout devient de la faute des autres et l’ambiance devient vraiment invivable. Il a déjà été violent avec mon chien, notamment quand il était petit, et encore aujourd’hui je dois parfois intervenir ou m’enfermer avec lui dans ma chambre pour être sûre qu’il ne lui arrive rien.

Le plus difficile, ce n’est même pas seulement les crises en elles-mêmes. C’est de vivre constamment en anticipant ses réactions, en réfléchissant à ce qui pourrait le contrarier, à ce qu’il va penser, à la manière dont il va réagir. Même chez moi, je n’ai jamais vraiment l’impression de pouvoir être tranquille ou de me sentir complètement en sécurité.

Il y a aussi quelque chose de plus difficile à expliquer, mais qui participe énormément à mon malaise avec lui. Je ne me sens pratiquement jamais à l’aise à côté de lui physiquement. Ça fait déjà un bon moment que je n’ose plus me mettre en short, en tenue courte ou en maillot de bain quand il est là. Plus jeune déjà, je me sentais vraiment mal à l’aise parce que j’avais parfois l’impression que son regard sur moi n’était pas normal quand j’étais habillée plus légèrement.

Il y a eu plusieurs fois où j’ai eu l’impression que, lorsqu’il savait que je sortais de la douche ou que j’étais en tenue plus légère, il trouvait justement un prétexte pour sortir de sa chambre ou se retrouver sur mon passage. Je ne peux pas savoir exactement ce qu’il avait en tête, mais moi je le vivais comme quelque chose de malsain. Ça m’a suffisamment marquée pour que j’adapte ma manière de m’habiller chez moi et que je ne me sente pas libre d’être simplement à l’aise dans ma propre maison.

Aujourd’hui, j’en suis arrivée à un point où je ne peux vraiment plus me le voir en peinture. Je sature complètement. Ce n’est pas juste une dispute ou une mauvaise période entre nous, c’est une accumulation de tellement de choses pendant des années que je n’arrive plus à faire comme si tout pouvait redevenir normal simplement parce qu’il fait quelques efforts ou qu’il essaie d’être gentil par moments.

On en a déjà parlé avec ma mère. Une fois, elle avait même pleuré devant ma psy en disant qu’elle savait que le fait de l’avoir à la maison m’enfonçait et qu’elle s’était demandé plusieurs fois si, pour nous protéger, elle n’aurait pas mieux fait de divorcer. C’est quelque chose qui m’est resté parce que ça voulait aussi dire qu’elle voyait à quel point cette situation me faisait du mal.

Et puis une autre fois, elle m’a dit qu’il faisait des efforts avec moi, qu’il essayait d’être gentil et que je devrais peut-être aussi faire des efforts avec lui. Mais moi, je n’y arrive plus. Je ne peux pas effacer tout ce qui s’est passé parce qu’il est gentil pendant un moment. Je suis arrivée à saturation et je n’ai tout simplement plus l’énergie de faire semblant d’avoir envie de créer une relation avec lui.

Avec le recul, je pense que tout ça a énormément contribué à ma dépression. J’ai grandi avec des responsabilités et une charge mentale qu’un enfant ou un adolescent ne devrait pas avoir à porter. J’ai souvent eu l’impression de devoir gérer les émotions d’un adulte, éviter que les situations dégénèrent, protéger mon chien et encaisser énormément de choses. Il y a aussi eu des paroles qui m’ont profondément marquée. Quand j’étais en dépression et que j’avais déjà des idées très noires, il m’a notamment dit que si je n’étais plus là, ça lui ferait des vacances. Ce sont des choses qui restent.

Et maintenant que je n’ai plus mon appartement, c’est encore beaucoup plus difficile. Avant, au moins cinq jours sur sept, j’étais loin de tout ça. J’avais mon espace, je pouvais rentrer chez moi et souffler, et même si les problèmes existaient toujours, j’avais une vraie distance avec eux. Maintenant je suis de nouveau à 100 % à la maison et je me retrouve replongée en permanence dans cette ambiance, sans vraiment avoir d’endroit où décompresser.

Je suis surtout épuisée. Épuisée de devoir être constamment sur mes gardes, de ne pas me sentir à l’aise chez moi, de devoir anticiper ses réactions et de porter tout ça depuis aussi longtemps. Je peux simplement plus de lui et je sens que le fait d’être de nouveau tout le temps à la maison rend la situation vraiment très compliquée mentalement.

Réponse

Bonjour,

Tu portes cette situation depuis très longtemps et nous imaginons combien tout cela doit être pesant au quotidien. Vivre avec quelqu’un dont les colères sont imprévisibles, devoir anticiper ses réactions, protéger ton chien et ne jamais avoir l’impression de pouvoir souffler chez toi peut être extrêmement épuisant. Nous espérons que le fait d'avoir pu mettre tout cela par écrit a déjà pu t'alléger un peu ; c'est en tout cas une démarche remarquable de ta part.

Nous entendons à quel point certaines choses que ton père a pu faire ou dire t’ont profondément marquée. Le fait qu’il fasse parfois des efforts ou soit gentil, comme le dit ta mère, ne fait pas disparaître ce que tu as vécu. Il est tout à fait entendable que tu n'aies aujourd'hui plus la force de reconstruire une relation avec lui, car le lien de parenté n'implique pas d'être obligé·e de pardonner.

Nous trouvons important que tu aies pu en parler à ta mère et à ta psy. Peut-être que tu pourrais continuer à t'appuyer sur elles aujourd'hui, notamment maintenant que tu n'as plus ton appartement et que tu te retrouves beaucoup plus souvent dans cette ambiance ? Tu pourrais réfléchir avec elles à ce qui pourrait te permettre de retrouver des espaces où tu peux souffler, comme tu pouvais le faire avant : passer du temps chez une personne de confiance, sortir régulièrement, faire des activités qui te font te sentir bien et te vident la tête...

Sache que si un jour tu te sens en danger immédiat, ou même si ton chien l'est, le 117 (police) est la ligne à contacter. Pour être écoutée, conseillée et orientée en dehors de l'urgence, il existe aussi le 142. Cette ligne a été mise en place pour l’aide aux victimes et est à disposition 24h/24. Les appels sont gratuits et anonymes. N'hésite pas à les contacter si tu souhaites pouvoir discuter de vive voix avec des professionnel·le·s qui pourront te soutenir et t'orienter.

Concernant ton malaise par rapport à son regard ou à certaines situations lorsque tu es moins habillée, nous comprenons que cela soit particulièrement déstabilisant. Tu ne peux certes pas savoir ce qu’il pense réellement, mais ton ressenti, lui, est bien réel. C'est aussi un sujet qui a toute sa place dans les échanges que tu as avec ta psy, alors n'hésite pas à lui en parler si tu te sens à l'aise de l'aborder.

Enfin, peut-être pourrais-tu voir s'il existe une possibilité de retrouver progressivement un logement ou un autre lieu où tu te sens davantage en sécurité ? Nous ne connaissons pas les raisons précises de ton retour chez tes parents, mais sache qu'il existe plusieurs pistes selon ce qui te concerne : si c'est une question financière, les écoles proposent différents soutiens pour les étudiant·e·s, à te renseigner auprès de ton secrétariat ; et si cela touche à ta sécurité, le centre LAVI de ton canton (lien ici) peut t'accompagner sur les questions de logement.

Nous espérons sincèrement que tu continueras à en parler avec les personnes qui t'accompagnent, car tu mérites de pouvoir avoir un endroit où tu te sens en sécurité. Et surtout, tu n'as pas à porter seule la responsabilité de gérer les colères de ton père ou de protéger ton entourage ❤️‍🩹

Nous espérons que ces quelques mots t'aideront et nous restons à ton écoute.

Prends bien soin de toi,

L'équipe ciao.ch

Dernière modification le 24 août 2026

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