Question (Fille / 2010)

Bonsoir!
Ça fait longtemps… et pour tout vous dire, mon histoire avec lui s’est bien terminée. J’ai coupé les ponts et l’année s’est déroulée plutôt bien depuis, j’étais heureuse. Jusqu’à ce que je commence à m’affiner socialement, personnellement, émotionnellement, intellectuellement, et que je devienne hyper consciente de moi-même et de tout…et que cela devienne lourdo.

J’en suis arrivée à un point où j’ai compris qu’il était inutile de lutter contre ce sentiment. C’est un mauvais sentiment. Et pourtant, il est magnétique en même temps. Comme s’il m’enlaçait et m’entraînait. Comme des mains qui vous tirent dans l’eau. Je pense que la naïveté, la liberté d’action, la capacité de nier le vrai visage de ce monde sous les masques que nous lui faisons porter ou que les autres lui font porter, sont de tels luxes, quand on est aussi conscient de tout à un niveau si élevé. Si élevé que l’existence devient insupportable.

L’innocence de l’humanité. Même un peu, c’est le luxe que je souhaite posséder. Aucune voiture, aucune maison, aucun objet matériel ne pourra jamais surpasser le luxe qu’est l’innocence. Un luxe si éclatant. Une pierre précieuse sur une bague dont un corbeau rêve de s’emparer.

J'en suis arrivée à un point où j'ai compris que je ne pouvais plus vivre ma vie normalement, simplement, comme je le souhaitais, comme les autres. J'ai cessé de lutter. J'ai perdu la bataille. L'étincelle s'est… éteinte. Éteinte. Disparue. Complètement.

Maintenant, quoi que je fasse plus tard, j'ai l'impression que ça n'a plus d'importance.

Avant, je rêvais peut-être de devenir psychiatre, analyste en criminalité financière, ou même agent de renseignement.
Mais maintenant… même si je ne deviens pas comme ça, ça me va. Je me demande même si je devrais abandonner mes projets d'études supérieures. Mais d’un autre coté je me vois bien agent de renseignement en gouvernemental. C’est un métier difficile en tout point. Pour moi on le devient quand on a plus rien à perdre. Et je n’ai plus vraiment rien à perdre. Ou peut-être, est-ce un autre mensonge?

Ou même déménager en France, en Corée, ou en Allemagne.
Mais je ne vois plus l’intérêt.

J'ai du mal à exprimer clairement ce que je ressens. Je m'en excuse. Pourtant, au moins, contrairement à avant, j'ai les idées plus claires. On dirait une vérité que je refusais d'affronter.

Et cette prise de conscience m'a frappée de plein fouet lorsque j'ai vu d'autres personnes vivre la même chose. Et tous les murs que j'avais construit autour de moi, contre moi, se sont effondrés. Tout ce que je croyais vrai à mon sujet s'est révélé être un mensonge que j'avais construit pour me protéger. Comme si je le savais déjà, mais que je le niais, comme si j'avais cessé de vivre. Comme si je me contentais d'exister. Comme si j'avais perdu tout goût pour la vie.

Je ne veux pas mourir. Mais je ne veux pas non plus vivre comme ça. Et paradoxalement, c'est devenu une partie intégrante de mon être, alors je ne peux pas juste simplement éteindre l'interrupteur.
Il m’arrive ces moments où je suis heureuse, mais se sentiment ne donne pas la sensation de vouloir me laisser. Mon cœur reste lourd malgré tout. Surtout que au fin fond, je le sais, le monde est tel quel. Moi, les autres, la société, la vie, la mort, l’humanité, etc. Tout est ce que c’est. C’est une acceptation quelconque qui s’est installée. Elle n’est pas entièrement paisible et bloque toute prise d’action, mais elle allège mon coeur.

J'avais juste besoin de parler. Et si vous avez… peut-être des conseils, des points de vue, des mots pour m'aider à y voir plus clair, à m’aider à digérer, je suis là. Et merci infiniment d’avoir lu jusqu’au bout…parce que c’est très long. Merci beaucoup et bonne soirée!

Réponse

Nous sommes très touché·e·s par tout ce que tu nous as écrit. C'est profond, et d'une grande humanité. Tu n'as pas à t'excuser. On sent que tu as beaucoup réfléchi, que tu as traversé quelque chose d'important.

Quand on devient très conscient·e de soi, des autres, des mécanismes du monde, il peut y avoir une phase qui peut paraître un peu vertigineuse. Comme si on retirait un voile. Ce que tu décris ressemble à ce moment où la lucidité devient lourde à porter. L’innocence apportait une forme de confort, de spontanéité. Et découvrir l’envers du décor peut donner l’impression que tout devient plus compliqué.

Mais la lucidité ne devrait pas devenir un poids au point de t’enlever l’élan de vivre. Il y a une différence entre voir le monde tel qu’il est et se sentir obligée d’en porter tout le poids. Et à travers tes mots, on sent que tu portes beaucoup sur tes épaules.

Quand tu dis que tu n’as plus rien à perdre, ça peut vouloir dire tellement de choses. Peut-être que certaines illusions sont tombées. Peut-être qu’une version de toi s’est retirée. Mais sache que perdre une illusion ne veut pas dire perdre sa valeur, ni sa capacité à construire autre chose !

Tu parles d’être agente de renseignement, analyste, psychiatre. Ce sont des métiers exigeants, profonds, tournés vers la compréhension des mécanismes humains et des structures invisibles. Et on sent qu’il y a encore quelque chose qui vit en toi quand tu en parles. Même si une part de toi se demande s'il faut continuer tes projets d'études supérieures, cela reste une flamme qui est toujours là, quelque part à l'intérieur de toi.

Et une flamme, même fragile, mérite d’être protégée. Parfois, nos aspirations ne sont pas des échappatoires, mais des points d’ancrage. Elles nous tiennent debout quand tout semble perdre son sens. Même si c'est difficile, n'oublie pas que tu n’as pas besoin de les abandonner parce que tu traverses un doute. Tu peux les garder comme des possibles. Comme des directions ouvertes. Rien ne t’oblige à décider maintenant, ni à renoncer. Car c'est ce qui semble te faire vibrer au plus profond de toi.

Ce qui nous touche aussi dans ce que tu dis, c’est cette sensation que "plus rien n’a d’importance", ce cœur lourd qui reste présent même dans les moments heureux. Ça doit être épuisant à ressentir.

Quand on réfléchit beaucoup, quand on ressent profondément, tout peut devenir très intense. On peut se retrouver à analyser chaque couche de réalité, chaque pensée, chaque émotion, jusqu’à se sentir figé·e. Et ça, c’est souvent lié à une grande sensibilité, à une vraie profondeur intérieure. Mais ça peut devenir lourd à porter seul·e.

Tu dis que tu ne veux pas mourir, mais que tu ne veux pas vivre comme ça. Cette phrase est importante. Elle montre qu’il y a encore en toi un désir de vie, pas n’importe comment, mais autrement. Et ça, c’est précieux.

Peut-être que ce que tu appelles "innocence" n’est pas un retour en arrière que tu souhaites, mais une forme de légèreté. La possibilité d’agir sans tout analyser dans tous les détails. D’exister sans devoir tout comprendre en permanence. Et tu as le droit de choisir cette simplicité, même en étant lucide. La profondeur et la douceur peuvent tout à fait coexister !

Si tu en as la possibilité, parler de tout cela avec quelqu’un dans la vraie vie pourrait t’apporter un peu d’air. Un·e professionnel·le, un·e proche de confiance, simplement pour déposer ce que tu portes. Le 147 est aussi là si tu ressens le besoin de parler à quelqu’un de formé·e, même juste pour échanger comme tu l’as fait ici. Parfois, mettre des mots à voix haute permet de relâcher un peu la pression intérieure.

Après certaines prises de conscience, il y a souvent une reconstruction. Simplement une manière différente d’habiter le monde. Plus choisie. Plus personnelle.

Le fait que tu écrives, que tu cherches à comprendre, que tu continues à questionner le sens montre que quelque chose en toi est toujours vivant. Peut-être bousculé. Mais vivant !

Nous espérons avoir pu te donner quelques pistes de réflexion.

N'hésite pas à revenir nous écrire.

Prends soin de toi,

L'équipe ciao.ch

Dernière modification le 24 février 2026

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