Ce contenu peut être choquant ou dérangeant.

Et si ma vie avait de la valeur ?

Je pose la question ainsi, directement, parce que c'est la tienne que j'entends encore parfois, dans les recoins que je n'ai pas encore tout à fait éclairés. Cette voix qui disait, avec cette certitude tranquille des gens cruels, que je ne valais rien. Que je n'aurais jamais de place dans ce monde. Que personne ne voudrait jamais de moi.

Tu avais tort. Chaque jour qui passe en est la preuve.

Je ne t'écris pas pour te faire du mal. Je ne t'écris pas non plus pour te pardonner, le pardon est un chemin long et sinueux que je ne dois rien à personne d'emprunter à une heure précise. Je t'écris parce que les mots que tu n'as jamais prononcés sur ce que tu m'as fait méritent d'exister quelque part. Parce que le silence a trop longtemps été ton complice.

Je me souviens de l'eau.

Je me souviens de ta main sur ma nuque, de la pression, de la surface qui disparaissait au-dessus de moi. Je me souviens de la panique qui montait dans ma poitrine comme quelque chose de vivant et d'affolé. Je me souviens d'avoir cherché de l'air et de n'en avoir pas trouvé. Et je me souviens, surtout, de ton sourire quand tu me laissais enfin remonter. Ce sourire-là, je ne l'oublierai jamais. Il n'était pas le sourire d'un homme en colère. Il était pire que ça. C'était le sourire d'un homme qui prenait du plaisir.

Aujourd'hui encore, l'eau m'est étrangère. La mer, la piscine, le simple fait de m'immerger mon corps se souvient avant que ma tête ait eu le temps de réfléchir. Les traumatismes ont cette mémoire tenace que les mots ne suffisent pas toujours à déloger. Tu as laissé quelque chose dans mon corps qui n'avait pas à y être.

Je me souviens aussi de cet été-là.

Cette journée où j'avais osé me rebeller contre tes mots. Tu m'avais dit que je n'aurais jamais de copines, avec cette assurance des gens qui croient que blesser les autres les grandit. J'avais répondu. Et tu m'avais mis des coups de pied dans le ventre. La douleur était insoutenable.

Je n'avais pas pleuré. Ou peut-être que si. Je ne m'en souviens plus exactement. Ce dont je me souviens, c'est de m'être dit que ma rébellion valait quelque chose, même si elle me coûtait cher. Cette conviction-là, tu n'as pas réussi à me l'enlever.

Il y a une chose que je ne t'aurais jamais imaginé capable de faire.

J'avais une psychologue. J'allais mal, j'avais 18 ans. Et toi, un midi, tu m'as proposé [ modéré pour garantir la sécurité de la communauté ]

Je laisse cette phrase exister sur ce papier sans chercher à l'adoucir. Parce qu'elle ne mérite pas d'être adoucie. Un adulte a dit à un jeune dépressif qu'il pouvait lui [ modéré pour garantir la sécurité de la communauté ]. Ce jour-là, je n'ai pas arrêté de penser à la mort.

Je suis toujours là. Malgré toi, et peut-être un peu grâce à tout ce que tu m'as appris sans le vouloir, que la survie est possible, que la douleur ne dure pas toujours, qu'on peut traverser l'insupportable et continuer à marcher.

Et puis il y a ce dont on ne parle jamais.

Ces humiliations qui portent un nom que tu refuserais certainement d'entendre. J'avais entre 10 et 14 ans. Mon corps était celui d'un enfant, et tu le traitais comme un objet de dérision. Tu m'invitais à me mettre nu car de toute façon mon «zizi fait la taille un asticot». Et le plus humiliant aujourd'hui c’est que je me mettais vraiment nu alors que au fond de moi je ne le voulais pas. C’etait peut-être pour prouver que je suis un homme. Les commentaires, les intrusions c'était difficile. Et la plage. Ce jour-là où tu m'as arraché mon short de force devant tout le monde pour que j'aille dans l'eau contre ma volonté. Mon corps n'était pas le tien. Il ne l'a jamais été. Et ce que tu en as fait a laissé des traces que je porte encore aujourd'hui dans mon rapport à l'intimité.
Et je ne cite pas toute les fois où tu a décidé de me laver ou simplement d'entrer dans la salle de bain et m'en expulser, le plus souvent nu car je n'étais pas assez rapide.

Je n'ai pas encore tout réparé. Mais je travaille.

J'ai porté plainte contre toi.

Je voulais que tu le saches dans ces pages, même si tu le sais déjà. J'ai porté plainte non pas pour me venger, la vengeance ne m'intéresse pas, elle ne répare rien. Mais pour qu'il existe quelque part un document officiel qui dit que ce que tu as fait était grave. Pour que la loi pose des mots là où tu n'en as jamais posé. Pour que, peut-être, tu ne recommences pas avec un autre enfant.

C'est ☆ qui m'y a encouragé. Une jeune femme extraordinaire, courageuse et authentique, qui sait elle aussi ce que c'est que de subir l'indicible. C'est peut-être ça qui te fera le plus mal, dans le fond, que ce soit la bienveillance d'une autre personne blessée qui m'ait donné la force d'agir. Que ta violence ait fini par engendrer, en réaction, quelque chose qui y ressemble à de la lumière.

Je ne te souhaite pas de mal, ■.

Je ne dis pas ça pour être généreux. Je le dis parce que c'est vrai, et parce que cette vérité m'appartient entièrement. Te souhaiter du mal serait te laisser encore de la place dans ma vie. Et cette place, je la reprends. Morceau par morceau, lettre après lettre, séance après séance.

Ce que je te souhaite, c'est de comprendre. Vraiment comprendre, dans la chair et dans les os, ce que tu as fait à un enfant qui n'avait rien demandé. Je te souhaite cette lucidité, non pas comme une punition, mais comme la seule chose qui pourrait t'empêcher de recommencer.

Et moi, pendant ce temps, je continue.

Je vis. Je lis. J'aime. J'écris.

Et chaque mot que j'écris est une preuve de plus que tu avais tort.

ALEXIS

Réponses

  • Par koaladeriddes (Fille / 2013 / Suisse, Valais) le 9 mai 2026 à 14:05

    C beau . C incroyable ... woaouh j’ai meme oas les mots enfait

    ❤️ 1
  • Par Alexis56 (Garçon / 2006 / France) le 9 mai 2026 à 14:11
    En réponse à koaladeriddes
    C beau . C incroyable ... woaouh j’ai meme oas les mots enfait

    Merci, c'est super gentil et encourageant !

  • Par Mel~ (Fille / 2014 / France) le 9 mai 2026 à 14:47

    Continue ça veut le coup ce que t’écris dégage vraiment de l’émotion c’est incroyable

    ❤️ 1
  • Par Alexis56 (Garçon / 2006 / France) le 9 mai 2026 à 16:14

    Si la lecture réveille des choses difficiles en toi, tu n'es pas obligé(e) de rester seul(e) avec ça. Voici quelque ressources :
    France
    3114 : Numéro national de prévention du suicide (24h/24)
    119 : Enfance en danger (si tu vis des violences)
    116 006 : France Victimes (soutien aux victimes)
    Suisse
    147 : Pro Juventute, ligne pour les jeunes (24h/24)
    143 : La Main Tendue (écoute et soutien)
    0800 040 040 : Aide aux victimes de violence
    Ces lignes sont gratuites, confidentielles, et les personnes qui répondent ne jugent pas. Tu peux appeler même si tu n'es pas sûr(e) d'en avoir besoin.

  • Par Mel~ (Fille / 2014 / France) le 9 mai 2026 à 17:25

    Euhhh c’est pour qui les numéros ? ;-;

  • Par Alexis56 (Garçon / 2006 / France) le 9 mai 2026 à 17:52
    En réponse à Mel~
    Euhhh c’est pour qui les numéros ? ;-;

    Pour les personnes qui on besoin de soutien. Je sais que ça peut être éprouvant de lire ce que j’ai écrit. Et ça peut aussi rappeler des choses à certaines personnes.
    C'est en toute bienveillance si j’ai mis ces numéros.

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