Lila

J’entrouvris légèrement les yeux, juste assez pour observer ce qu’il se passait autour de moi, sans que personne ne remarque mon réveil. Des personnes allaient et venaient à une vitesse fulgurante, chacune exécutant une tâche précise. Cette vue me réchauffa le cœur : c’est agréable de voir des gens se démener pour moi, pour ma santé.

— Veuillez sortir de la salle, je vous prie, articula une voix masculine autoritaire ; ses paroles coupèrent instantanément le brouhaha qui habitait la pièce.

Les assistants et docteurs sortirent un à un avec une résignation déconcertante, me laissant seule avec l’homme.

Je sentais son regard sur moi, mais je risquai tout de même d’entrouvrir les yeux ; il m’avait intriguée.

Après quelques secondes à me fixer, il soupira, murmura des mots que je ne parvenais pas à cerner et quitta le lieu en claquant légèrement la porte.

Désormais seule, j’ouvris entièrement les yeux et fixai le plafond d’un regard vide, profitant du calme et de l’obscurité qui résidaient autant dans la pièce que dans mes pensées. Je ne pensais qu’à une seule chose : rejoindre Kay et ne plus revoir personne. Je ne veux plus que d’autres êtres chers souffrent à cause de moi.

Tu ne mériteras jamais personne.

Je suppose que tu avais raison, papa.

Sur cette réflexion, je me redressai pour pouvoir m’asseoir, puis balayai l’endroit du regard. Celui-ci s’attarda sur une fenêtre grande ouverte, laissant paraître la grande boule blanche suspendue au ciel, qui émettait une faible lueur éclairant légèrement la salle.

Il devait être minuit passé.

Je me débarrassai des draps qui enveloppaient mon corps, me mis debout et me dirigeai vers la porte en chaussettes. Je restai immobile un moment : cette porte était le seul obstacle qui me séparait de tant de souffrance, et cette fois-ci, personne ne m’en empêchera.

J’ouvris alors la porte. La lumière tamisée des couloirs de l’hôpital me piqua les yeux, mais ce n’était pas tout. Je n’eus pas de mal à remarquer Eden et Carolyn, assis sur des sièges d’hôpital. Carolyn était endormie, mais Eden, lui, avait les yeux grands ouverts. On aurait dit qu’il avait vu un extraterrestre, et honnêtement, je le comprends : même moi, je ne me reconnais pas.

Je repris ma route et, après avoir fait quelques pas, il cria :

— Lila ! Attends !

Je ne m’arrêtai pas pour autant, mais il n’abandonna pas :

— Écoute, je suis vraiment désolé pour ce que j’ai dit. Je comprends ta réaction et je sais que mes excuses ne seront jamais suffisantes, mais s’il te plaît, écoute-moi…

Décidément, ce type a un don pour me déstabiliser avec de simples paroles. J’admire sincèrement sa franchise, peu importe les circonstances.

Je m’arrêtai, dirigeai vaguement la tête vers lui sans pour autant me retourner.

C’est ta dernière chance, Eden.

Il resta silencieux un instant, semblant chercher les bons mots, avant de se lancer avec détermination.

— Je sais bien que je suis mal placé pour dire ça. Après tout, je ne sais rien de toi, mais je comprends très bien ce que tu ressens.

Il marqua une pause avant de continuer.

— Je ne veux pas que tu penses qu’on souffre à cause de toi. Nous t’aidons parce que tu comptes pour nous. La vraie souffrance, c’est de te voir tout endurer seule sans rien pouvoir faire. Et honnêtement, c’est exactement ce qui arrivera si tu pars maintenant. Je ne sais pas encore pourquoi tu reviens toujours à lui, mais je respecte ton choix…

Il serra les poings, puis poursuivit :

— Si tu le fais, c’est que tu dois avoir tes raisons. Tu me l’as déjà prouvé plein de fois… Mais je ne pense pas que Carolyn sera du même avis.

Ma mâchoire se crispa. Il avait raison. Je ne suis qu’une égoïste qui ne pense pas une seconde à ce que les personnes qui tiennent à moi ressentiront si je pars.

— Crois-moi, Eden, si j’en étais capable, je serais bien restée avec vous. Je ne sais simplement pas ce qui me pousse à rester auprès de Kay, j’en ai juste… besoin.

Je m’arrêtai, cherchant mes mots.

— Je suis reconnaissante pour tout ce que tu as fait pour moi. Tu es certainement celui qui m’a sauvée. Je ne le méritais pas, vu mon comportement à ton égard, alors merci.

Je déglutis et me forçai à continuer.

— J’ai bien conscience de mon égoïsme. Je suis vraiment désolée. Après tout, ça ne changera jamais : je ne crée que des problèmes depuis que je suis née. Dis à Carolyn de ne rien tenter, j’ai juste besoin… d’être seule un moment.

Sur ces mots, j’entrepris ma marche une nouvelle fois, ne comptant pas ralentir, quand un bruit sourd de chaise se fit entendre : il s’était levé.

— Fais ce que tu veux, Lila, mais si Carolyn ne tente rien, ne t’imagine pas que je vais rester ici sans rien faire ! Si tu ne reviens pas à nous rapidement, c’est moi qui irai te chercher, que tu le veuilles ou n—

— Pourquoi ?

Silence.

— Pourquoi tu te tues à m’aider à chaque fois ? On se connaît à peine, je te rappelle. Alors pourquoi ? dis-je, visiblement en colère.

— Je ne sais pas. Pas encore. Tout ce que je sais, c’est que tant que tu ne reviendras pas parmi nous, je ne pourrai pas vivre comme avant.

Une fois devant la porte d’entrée de l’hôpital, je me retournai pour lui adresser un dernier regard. Je ne savais pas s’il était déterminé ou abattu. Je lui lançai alors :

— Si tu tiens tellement à moi, alors je compte sur toi pour me tirer de là, dis-je en esquissant un sourire serein.

Puis je quittai le bâtiment, le vent faisant voler mes cheveux. À mesure que je rangeai une mèche derrière mon oreille, les phares d’une Porsche Panamera noire s’intensifièrent, me prévenant de sa proximité croissante.

La vitre du côté passager descendit.

— Monte.

Je perdis instantanément mon sourire. Il savait que j’allais lui revenir.

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