Nous avons reçu la question suivante concernant les caricatures de Mahomet. Comme il s'agit d'un sujet d'actualité sur lequel beaucoup s'interrogent, nous avons choisi d'y répondre sous « éclairage".
Des journaux européens ont publié des caricatures du prophète Mahomet, alors que la religion Musulmane interdit fortement toute représentation même respectueuse du prophète. Une douzaine de journaux européens ont déjà publié les illustrations du quotidien danois. En plus de cela on ajoute à la caricature une bombe sur la tête de Mahomet, qui fait devenir en plus ces dessins racistes ou même antimusulmans ce qui est très grave. 1,5 milliards de musulmans ont été plus qu'offensés
Je ne comprends plus rien. Pourquoi aujourd'hui tout le monde veut s'en attaquer au musulmans ? C'est une croyance religieuse je ne vois pas en cela quelque chose de mal. Je connais beaucoup de suisses ou français convertis a l'Islam. Ces caricatures sont interdites par les Conventions de Genève. Pourquoi est-ce qu'on interdit de caricaturer les juifs, et non les musulmans? Sommes-nous dans une Europe antimusulmane... ?
Quelques caricatures parues dans un journal le 30 septembre 2005 fondent, en février 2006, une polémique en voie de mondialisation.
Que s'est-il passé pendant ces quatre mois ?
En commençant par me poser une question qui ouvre à un large débat politique et géostratégique dans lequel je n'entre pas, je vais commenter chaque point de ton message, en prenant un peu de distance critique, tout en sachant que mon regard ne sera jamais tout à fait neutre.
« Des journaux européens Une douzaine »
Oui, tu relates des faits exacts. Tu ne fais pas d'amalgame: tu parles de journaux et non de groupes de personnes ou de gouvernements. Je trouve cette précision dans les termes utilisés très respectable et constructive. Je rappelle que ces 12 dessins ont été publiés dans le Jyllands-Posten comme apport journalistique au débat sur l'autocensure chez les journalistes, les écrivains et les artistes.
« En plus on ajoute à la caricature une bombe »
Oui, ceci est grave, puisque la caricature représente non seulement le Prophète, mais associe le Prophète à une bombe, et suggère ainsi un lien très fort avec le terrorisme. Je comprends donc que la caricature soit ressentie par certains musulmans comme offensante et blessante. Mais peut-on dire que ce dessin est raciste ? Non, pour la simple raison que l'islamophobie n'est pas du racisme. Je rappelle que l'islamophobie est la haine et le rejet de l'islam (une religion) et non pas des arabes (des personnes). Cette haine est souvent alimentée par des préjugés et des amalgames entre islam, arabe, musulman, islamiste, terroriste, intégriste et aussi entre culture et religion.
Ceci dit, je comprends que tu ressentes ce dessin comme anti-musulman.
Mais y avait-il une volonté d'être anti-musulman et irrespectueux ? Pas sûr. Mais en touchant à la religion, on touche à ce qui ce qui peut blesser et offenser des croyants. Il y a une dimension sacrée - un noyau dur de valeurs- à respecter. Mais alors qu'en est-il de la liberté d'expression qui constitue l'un des fondements essentiels d'une société démocratique ? Elle a ses limites légales qui demandent de respecter les convictions profondes et intimes des croyants. On peut se référer à l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'Homme :
Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontière. Le présent article n'empêche pas les Etats de soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cinéma ou de télévision à un régime d'autorisations. L'exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l'intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l'ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d'autrui, pour empêcher la divulgation d'informations confidentielles ou pour garantir l'autorité et l'impartialité du pouvoir judiciaire.
Pourtant, au nom de la liberté d'expression, des quotidiens européens ont publié les dessins, en rappelant qu'à part le code pénal, rien ne saurait interdire légalement que l'on prenne une confession, quelle qu'elle soit, pour cible de la satire. Mais que dit, par exemple, le code pénal suisse ?
Art. 261 - Atteinte à la liberté de croyance et des cultes
- Celui qui, publiquement et de façon vile, aura offensé ou bafoué les convictions d'autrui en matière de croyance, en particulier de croyance en Dieu, ou aura profané les objets de la vénération religieuse,
- celui qui aura méchamment empêché de célébrer ou troublé ou publiquement bafoué un acte cultuel garanti par la constitution,
- celui qui, méchamment, aura profané un lieu ou un objet destiné à un culte ou à un acte cultuel garantis par la constitution,
sera puni de l'emprisonnement pour six mois au plus ou de l'amende.
Reste à se demander qui pourrait porter plainte. Ce n'est pas à un état de se prononcer activement sur les actes d'un organe de presse. Et dans quel pays ? Et à qui ou à quoi cela servirait-il ?
« 1,5 milliards de musulmans ont été plus qu'offensés »
Difficile de comptabiliser, tu ne crois pas ? Ce qui est certain, c'est que les réactions des musulmans en Europe ont été moins violentes et virulentes que dans d'autres pays.
Les musulmans ont été blessés parce que l'islam interdit toute représentation du Prophète sans parler de caricatures. Il n'y a aucune représentation du prophète dans la religion musulmane, aucune image de Mahomet dans les mosquées ou la littérature religieuse. Alors, on peut comprendre l'indignation des musulmans. Mais peut-on pour autant imposer cette interdiction aux non musulmans ?
« Pourquoi aujourd'hui, tout le monde veut s'en attaquer aux musulmans ? »
Je pense que ton appréciation de la réalité est fausse et constitue une généralisation abusive quand tu dis « tout le monde veut s'attaquer aux musulmans ». Il y a eu après le 11 septembre, et il y a actuellement des réactions islamophobes et des amalgames que je condamne et que tu as raison de condamner. Mais la question que l'on peut se poser et que se posent d'ailleurs certains croyants est : « qu'avons-nous fait ou pas fait pour donner une image aussi mauvaise de l'Islam ? » ou « pourquoi s'en prend-on à notre religion ? »
« Pourquoi est-ce qu'on interdit de caricaturer les juifs et non les musulmans ? »
Ceci n'est pas exact. L'antisémitisme constitue certainement la forme la plus ancienne et la plus permanente d'intolérance religieuse et raciale. Depuis vingt siècles, les juifs sont chassés de leurs terres, exilés et persécutés. Le judaïsme est très souvent dénigré dans les médias qui diffusent des caricatures grotesques, allant bien au-delà de ce qui pourrait être qualifié de critique légitime de l'État israélien. Il existe aussi de nombreux exemples d'atteintes à d'autres communautés religieuses. Dès lors, il ne s'agit pas de déterminer quelle est la communauté religieuse la plus tolérante mais de déplacer le débat et se demander ce qui relève d'un côté de la liberté de l'homme et de l'ordre divin de l'autre.
« Ces caricatures sont interdites par les Conventions de Genève »
Non, à ma connaissance, il n'y a pas d'interdiction de ce type dans les Conventions de Genève.
« Sommes-nous dans une Europe antimusulmane ? »
Ça voudrait dire que nous sommes dans un conflit de civilisations, ce que je ne pense pas. Je préfère analyser la situation différemment, et sur une base qui me paraît mieux correspondre à la réalité : il y a beaucoup de non musulmans européens qui condamnent la publication des caricatures. Il y a aussi - même si on en parle peu dans les médias - beaucoup de musulmans, même offensés, qui condamnent les manifestations violentes qui se déroulent actuellement. Ce sont ces deux fractions de musulmans et de non musulmans qui représentent l'espoir d'une cohabitation possible et respectueuse.
Nous devons tous le même respect aux trois grandes religions monothéistes (et aux autres), à leur figures et à leurs textes. S'attaquer à une autre religion, serait prétendre que son point de vue aurait valeur supérieure et dominante ce qui va à l'encontre des principes de liberté et de responsabilité qui fonde la démocratie.
Ainsi pour conclure, je dirai qu'il s'agit ensemble de défendre les droits de l'homme, les valeurs de la démocratie et la paix dans le monde, tout en faisant preuve de respect à l'égard des croyances d'autrui.